Sur la route 35 pour Thingvellir.

Pour notre première journée de pérégrinations en Islande, nous avons choisi d’explorer l’un des sites les plus touristiques: le Cercle d’Or. S’il ne s’agit certes pas de la plus belle région de l’île, cette zone représente malgré tout un passage obligé, puisqu’elle regroupe trois impressionnants phénomènes de la nature: des failles sismiques, des geysers et une grandiose chute d’eau. Moi qui redoute la perte d’authenticité des lieux dits «touristiques», souvent gâchés par les grandes affluences et la présence de nombreux «marchands du temple», j’ai été agréablement surprise de trouver des paysages préservés de la foule et surtout non-surexploités du fait de leur popularité. Ici, point de boutiques de souvenirs ou de buvettes à gogo, le cadre reste sauvage. Les sites en eux-même ne sont ni clôturés, ni cernés de «péages». Les visiteurs y accèdent librement et gratuitement. Évidemment, je n’oublie pas que nous sommes partis hors saison, début mai, et que l’été, les cars de touristes sont bel et bien présents. Mais certainement rien à voir avec le Mont-St-Michel ou St-Tropez en plein mois d’août!

Une formidable leçon d’histoire-géo à Thingvellir

Panoramique réalisé au lac Thingvallavatn.

Nous avons donc pris la direction du sud depuis Reykjavik et bifurqué avant Selfoss sur la route 35 puis 36, qui longe le lac Thingvallavatn, le plus grand d’Islande. Quel dépaysement que de se trouver seuls dans ces grandes étendues ocres! Le paysage nous émerveille déjà, avec ses glaciers en toile de fond et ses couleurs flamboyantes, et nous nous régalons à réaliser des photos panoramiques sous un beau ciel bleu. Puis nous arrivons au parc national de Thingvellir, lieu historiquement et géographiquement passionnant, classé au patrimoine de l’humanité de l’UNESCO.

Le champs de lave de Thingvellir et son église, la Logreta.

C’est dans ce grand champs de lave cerné de barrières rocheuses que fut créé, en 930, l’un des premiers parlements du monde, l’Althing, qui se tenait en plein air. Thingvellir signifie d’ailleurs « plaine du parlement ». Une fois par an, jusqu’en 1798, les représentants du peuple venus de toutes les régions de l’île se retrouvaient là pendant quinze jours pour élaborer des lois, régler certaines questions et élire les chefs. Ce site ne fut pas choisi au hasard: bien desservi par les voies de communication de l’époque, il forme un hémicycle naturel surplombé par un roc, dit «Rocher de la Loi», d’où les «députés» prenaient la parole devant leurs condisciples. L’acoustique y est d’ailleurs excellente, amplifiée par la faille de l’Almannagja.

Promenade sur la faille de l'Almannagja.

Car Thingvellir est aussi une curiosité géologique. Situé à cheval entre les plaques tectoniques américaines et européennes, c’est-à-dire sur un rift, l’endroit a été façonné par les nombreuses secousses qui ont créé de longues fissures dans la terre, comme celle de l’Almannagja, et formé cette grande plaine, en réalité un fossé d’effondrement, appelé graben. D’ailleurs, l’année du déménagement de l’Althing à Reykjavik, Thingvellir connut un important tremblement de terre. Celui-ci serait t-il à l’origine de cette délocalisation? Si c’est le cas, la particularité de ce site en aurait fait le berceau du parlement islandais tout comme elle l’en aurait finalement destitué. Ironique non?

La rivière Oxara rejoint Thingvellir par la cascade Oxarafoss.

Parmi les autres avantages que procurait Thingvellir aux membres de l’Assemblée: l’eau. La grande étendue est irriguée par la rivière Oxara, qui forme une cascade, l’Öxararfoss, dans l’Almannagja, longe la gorge et traverse la plaine avant de se jeter dans le lac Thingvallavatn. Selon l’une des nombreuses sagas islandaises, l’Öxararfoss serait artificielle, la rivière ayant été détournée au Moyen Âge pour alimenter l’Althing en eau et abreuver les participants. Toujours est-il que ce précieux liquide, dans un premier temps destiné à perpétuer la vie, servait aussi à l’achever. L’Öxara forme en effet, dans l’Almannagja, une mare où étaient noyées les femmes soupçonnées d’adultère ou de sorcellerie, l’Althing faisant aussi office de tribunal.
Aujourd’hui, Thingvellir représente toujours un symbole fort pour les Islandais, qui ont choisi ce lieu pour proclamer leur indépendance, le 17 juin 1944, après des siècles de soumission au Danemark. C’est aussi dans ce décor que débute l’action du roman La Cloche d’Islande, qui valut à son auteur, l’Islandais Halldor Laxness, le prix Nobel de littérature en 1960.

Ca crache et ça bulle à Geysir !

En Islande, les nains de jardin mangent trop de soupe!

Nous revoilà partis en voiture direction Geysir. Sur le chemin, la faim commençant à se faire sentir, nous nous arrêtons dans un restaurant de Laugarvatn, le Lindin, conseillé par le Guide du Routard. Après cette halte plus qu’agréable, nous reprenons la route et arrivons à Geysir, accueillis par une grande statue de bois. Face au bâtiment abritant une cafétéria et une boutique se dresse une colline aride, en accès libre, parsemée de cratères fumants, protégés seulement par une mince cordelette. Une forte odeur de soufre se fait sentir. Un glouglou nous attire vers les premières mares. Nous découvrons des sources d’eau bouillonnantes, dont les noms sont indiqués sur de petites roches : Smidur et Litli-Geysir.

Une source d'eau bouillonante.

Le phénomène est étonnant et en fermant les yeux, on jurerait au son et à l’odeur se trouver dans une cuisine face à une casserole d’œufs durs. Mais un assourdissant bruit de flots jaillissants nous rappelle vite où nous sommes: en levant la tête, nous apercevons plus loin une haute colonne d’eau sous pression; le geyser Strokkur vient de jaillir. Et il en va ainsi toutes les cinq minutes. Aujourd’hui, la vedette du lieu, c’est lui et non plus le Grand Geysir (Geysir signifie « celui qui jaillit »), son grand frère situé à 100 mètres de là et ayant donné son nom à cette zone géothermale ainsi qu’à tous les phénomènes du même type. Jusqu’au début du 19e siècle, ses vapeurs atteignaient 60 à 80 mètres toutes les trois heures environ (contre « seulement » une vingtaine de mètre pour Strokkur), avant de s’espacer de plus en plus pour finalement s’éteindre complètement au milieu du 20e siècle. Suite à un tremblement de terre le 17 juin 2000, jour de la fête nationale, il s’était ravivé, offrant son spectacle plusieurs fois par jour, pour finalement s’assoupir à nouveau quelques années plus tard. Désormais, il n’est activé qu’artificiellement à l’aide de savon déversé dans son cratère, une fois par an… pour la fête nationale.

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Le Strokkur vu de l'un des bassins Blesi.

Mais revenons à notre Strokkur. Désireux d’admirer de plus près ses éruptions cadencées, nous nous en approchons et assistons à un étrange ballet, auquel nous prenons part. Les touristes amassés autour de son large cratère se tiennent sur le qui-vive, appareil photo et caméscope au poing, le doigt sur la « gâchette », prêts à dégainer. Une bulle turquoise gonfle à la surface, laissant présager à tort l’arrivée imminente du jet, et déclenche une batterie de faux départs des photographes amateurs. Les plus impatients trépignent. Mais la nature a beau être régulière, elle ne se commande pas et sa saisissante beauté se mérite. Enfin, la gerbe tant attendue explose, recueillant les commentaires enthousiastes des spectateurs ébahis. Quelques un râlent de n’avoir pas su déclencher leur boîte à images assez vite. Il leur faudra attendre encore cinq minutes pour immortaliser l’événement. Et pourquoi pas encore cinq autres, pour profiter du phénomène sans en tirer le portrait. Les plus chanceux pourront surprendre un deuxième jet, plus petit, tout de suite derrière le premier, voire un troisième après quelques secondes de calme. Le trou se creusant après l’éruption s’avère aussi fascinant à observer que la projection en elle-même.
Une fois rassasiés de Strokkur, nous nous dirigeons vers Blesi, deux bassins côte à côte à l’eau d’un bleu électrique, dû à la présence de silice. Puis nous redescendons la colline, en ne cessant de nous retourner pour guetter l’infatigable geyser. Depuis la route, dans la voiture, nous lancerons encore quelques coups d’œil émerveillés vers ce site incroyable.

Fin de journée en apothéose à Gullfoss

La rivière Hvita, alimentée par la fonte du glacier Langjökull, chute dans les longues et étroites gorges de Gulfoss.

Après avoir roulé seulement quelques kilomètres, nous manquons presque le panneau nous indiquant les chutes de Gulfoss. Nous nous garons sur le parking et grimpons l’escalier menant au site. Et là, c’est l’émerveillement total! Rien ne nous laissait présager un tel paysage. Dans une immense plaine ocre s’étalent deux niveaux de cascades, hautes de 32 mètres, et s’écrasant bruyament dans une étroite gorge. Nous empruntons le chemin longeant le ravin. Le fracas des chutes provoque une vapeur d’eau qui trempe nos vêtements et nos appareils. Ici, le k-way ne serait pas un luxe. Puis nous arrivons à une plate-forme naturelle formée de strates de pierres, particulièrement glissante. De là nous pouvons admirer le spectacle sous toutes ses coutures.

Retour à Reykjavik par la route 360 longeant le lac Thingvallavatn.

En apercevant le bel arc-en-ciel enjambeant les chutes, nous comprenons que celles-ci portent bien leur nom. Gullfoss signifie en effet « chutes d’or » et provient de ce phénomène qui se dessine par temps ensoleillé. Après de longues minutes passées à photographier, à filmer et à apprécier à l’oeil nu ce panorama grandiose, je rechigne encore, comme à chacune de nos visites aujourd’hui, à partir. Mais la promesse de découvrir demain d’autres lieux tout aussi impressionnants m’aide à quitter celui-ci. D’ailleurs, comme pour me consoler, l’Islande nous offre, sur le chemin du retour, encore quelques vues sublimes, dont celle des rayons du soleil couchant transperçant les nuages sur la route 360 longeant le lac Thingvallavatn, auquel je peux dire un dernier adieu.

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Liens

Le site officiel pour le sud de l’Islande: http://en.south.is/